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VIC VOGEL une médaille in extremis!

VIC VOGEL une médaille in extremis

Par Marie Desjardins

Vic Vogel n’a jamais été à l’affût d’honneurs, de prix, de récompenses. Et pourtant… Il aura quatre-vingt-quatre ans en août, et voilà que lors du Festival de Jazz de Montréal, célébrant quarante années d’existence, on lui décerne la médaille de l’Assemblée Nationale pour son apport au patrimoine québécois. La façon dont on décroche ce genre d’honneurs est en soi un sujet qui mériterait une encyclopédie. Pas le but ici. Seulement de souligner que dans les méandres des milieux qui ont ce pouvoir, parfois, il y a une justice.

Tant mieux pour Vic. Car sait-on que son propre père, achetant un piano en 1939, interdisait à Vic d’en jouer, l’ayant réservé pour son frère Frank? Que ce père, constatant que son cadet avait un talent fou, revenait sur ses positions et le traînait au conservatoire, rue Saint- Denis, pour hélas subir l’humiliation de lui voir refuser le moindre cours de musique? C’est comme ça que ce fils d’émigrés hongrois, un peu tziganes, d’emblée marginalisé, commença son parcours de grand artiste toujours couronné à la dernière minute. Il avait, comme on dit, le feu sacré. Vic apprit lui-même à jouer du piano, à écouter en coulisses, bien avant sa majorité, les prestations d’Oscar Peterson dans divers cabarets du centre-ville. Vic savait ce qu’il valait, qui il était. Il voulait apprendre! À quinze ans, il fut enfin reçu par une femme, médaillée, elle – professeur de piano émérite au conservatoire. Il se pointa dans sa grande maison d’Outremont, le cœur battant : enfin, peut-être, on comblerait ses lacunes. Il avança d’un pas assuré (en apparence) dans un salon cossu, au milieu duquel trônait un piano à queue – quelle merveille! La femme lui demanda aussitôt qui étaient ses compositeurs préférés. Vic répondit sans aucune hésitation : « Gershwin et Duke Ellington ! » Une minute plus tard, éconduit, il attendait son autobus sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine.

Ce petit épisode décrit le personnage et illustre à merveille son destin. Réfractaire au mensonge, à la dissimulation, à toutes les pirouettes lamentables qu’il faut souvent faire pour grimper les échelons de la gloire, Vic ne fit jamais partie du noyau dirigeant. Bien sûr, à cette femme enseignant à une classe policée, il aurait fallu répondre Bach, Mozart! Au fil des aléas, des coups durs, des échecs et des réussites, le jazzman prouva que si on veut, on peut se débrouiller, voire briller, sans l’encadrement d’une institution. Cette liberté lui valut le respect d’autres institutions, instinctives celles-là. Ce fut le cas, par exemple, du groupe rock Offenbach. Découvrant cet insolite chef d’orchestre qui répétait à l’étage d’un bar, rue Sainte-Catherine, le guitariste John McGale en parla aussitôt à Gerry Boulet. À son tour, le chanteur succomba au charme de ce Gitan du jazz. Le respect unit les deux musiciens. Et l’envie de faire quelque chose ensemble, d’allier rock et jazz. S’ensuivit une des associations les plus originales du rock, façon Deep Purple et l’orchestre philharmonique royal. En effet, l’album Offenbach en fusion fut vendu à plus de quatre-vingt mille exemplaires et gagna un trophée au gala de l’Adisq. Le show que ces géants donnèrent notamment dans les Cantons de l’Est évoqua une sorte de Woodstock du Québec. La liste des rencontres étonnantes est longue, tout comme celle des accomplissements. Vic n’a jamais lâché une seconde.

Ainsi, depuis quarante ans, et parmi les plus grands de ce monde, il est l’étoile du Festival de Jazz de Montréal, avec son big band. Dix-sept musiciens, présents depuis toutes ces années et tous les lundis soir, chez Vic lui- même, pour la répétition. C’est bien plus qu’un rituel – une vraie transe décrirait mieux ce qui se passe au pied du pont Jacques-Cartier. Vic est l’un des plus grands arrangeurs, chef d’orchestre, musicien du pays. Il est l’autodidacte incorruptible qui a montré le chemin par sa persévérance, son courage, sa loyauté, son immense talent. En dépit des honneurs qu’on lui a accordés souvent à la course (prix Oscar-Peterson, doctorat Honoris Causa de l’Université Concordia, médaille de l’Assemblée Nationale), Vogel ne fut jamais sollicité par une université, ni par un conservatoire, pour enseigner. Quand on lui demande si cela le blesse, le jazzman hausse les épaules. Il est fier de son statut, celui d’un Lion solitaire, unique en son genre. Pas besoin d’une salle de classe pour transmettre, répond-il.

Bien au contraire, un bar suffit, une ruelle, son propre salon.

Jusqu’à la fin, Vic donnera. C’est un survivant.

Marie Desjardins a publié Vic Vogel Histoires de Jazz aux éditions du CRAM en 2014 (297 pages).


Photos : Géo Giguère

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

2 Comments

2 Comments

  1. Bob Pover

    2 juillet 2019 at 1:37

    https://www.facebook.com/227066300672083/posts/2595497243828965/

    Photo de la remise et de la médaille ainsi que la lettre du PM

  2. Marc-André Nadeau

    4 juillet 2019 at 12:34

    Quel Bijoux du rock québécois !!!!!!!!!!!

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