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Analyse de l’album L.A. Woman de The Doors

The Doors
Album: L.A. Woman
Label : Elektra Records
CODE : EKS-75011
Durée : 48:24
Année: 1971

Chronique de Louis Bonneville

Octobre 1970. Depuis un mois, le réalisateur Paul A. Rothchild campe au Sunset Sound Recorders, à Los Angeles. En étroite collaboration avec Janis Joplin, il fignole la création du nouvel album de la star : Pearl. Malheureusement, le 4 octobre, Joplin meurt tragiquement. Le réalisateur est dévasté. À peine un mois plus tard, il est toujours bouleversé mais il entame néanmoins les sessions d’enregistrement du sixième album des Doors. Le groupe n’a seulement que trois nouveaux morceaux, encore embryonnaires : « L.A. Woman », « Riders on the Storm » et « Love Her Madly ». Le réalisateur s’ennuie mortellement avec ce groupe peinant à parvenir à un résultat. Il se convainc que l’album sera un désastre ; pis encore, il prétend que les compositions des Doors sont dignes d’une musique de cocktail. Il suffit de trois jours de session seulement pour décourager Rothchild. Il ne s’est pas relevé du choc de la mort de Joplin. Dans un moment d’impulsivité, depuis son micro de la régie, il annonce sèchement au groupe : « That’s it! ». Leur collaboration avait engendré tous les albums des Doors. Elle vient de s’éteindre d’un coup.

Le groupe quitte Sunset Sound Recorders et rapatrie ses instruments au The Doors Workshop, à cinq kilomètres de là. Depuis 1968, les Doors occupent un petit bâtiment de deux étages au 8512 Santa Monica Boulevard. Le rez-de-chaussée fait office de local de répétition tandis que l’étage supérieur sert de bureau à Bill Siddons, leur gérant. Le groupe s’entend avec Bruce Botnick pour co-réaliser l’album. Cet homme est l’ingénieur du son qui a assisté Rothchild pour tous les albums des Doors. Botnick propose de transformer le local de pratique en studio d’enregistrement. C’est une idée enthousiasmante. Le band se sent à l’aise en ces lieux ; soit ceux dans lesquels ils ont conçu la structure de leurs albums précédents. Bruce emprunte au label Elektra une console et un enregistreur Scully 8 pistes (le même qui a servi pour l’album Strange Days). Le tout est installé dans les bureaux de Siddons. Comme ce fut le cas pour tous les autres albums (à l’exception du premier), les Doors font appel à un bassiste pour donner plus de possibilités au jeu de basse habituel. En fait, c’est le claviériste Ray Manzareck qui joue de sa main gauche les parties de basse sur un clavier Fender Rhodes Piano Bass lors de leurs spectacles. Botnick suggère le bassiste Jerry Scheff du TCB Band, groupe accompagnateur d’Elvis Presley depuis 1969. Le batteur John Densmore trouve en Scheff l’élément parfait pour consolider la section rythmique des Doors. C’est aussi Botnick qui enrichit le groupe d’un second guitariste, Marc Benno. C’est une première. Le brillant musicien de sessions a, à son actif, un album solo et un avec Asylum Choir (projet en duo avec Leon Russel). Benno a un jeu de blues époustouflant à la guitare, qu’il soit rythmique ou soliste. Avec son plus récent album, Morrison Hotel, le groupe s’était en effet aventuré dans une approche plus blues. Ce nouveau projet progresse en ce sens, et l’apport de Benno hausse d’un cran la qualité de ce rendu. De fait, Robby Krieger trouve avec cette collaboration les assises nécessaires pour laisser cours à son type de jeu aérien.

Les Doors comptent maintenant six musiciens. Dans leur local restreint, ils forment un cercle musical. Les sessions se répartissent en seulement six jours, de décembre 1970 à janvier 1971. Morrison traîne son bagage poétique dans un livre doté d’une épaisse reliure de cuir. Gigantesque. On croirait l’annuaire téléphonique de Los Angeles. Les pages s’entrecoupent de ses dessins, poèmes et chansons. Soudainement, le chaman rock s’approche de Benno et lui fait lire les paroles d’une chanson qu’il a écrite sur place : « L.A. Woman ». Le guitariste trouve le texte fascinant et imagine facilement un air de blues pour l’accompagner. Le groupe attaque la pièce jusqu’à ce qu’une structure plus nuancée prenne forme. Manzareck a la judicieuse idée d’utiliser un piano électrique Wurlitzer. La sonorité colle parfaitement. Jim a rangé dans une de ses poches arrière de son pantalon de cuir son micro plaqué or Electrovoice 676-G (celui qu’il utilise sur scène). Il observe attentivement les musiciens établir l’intro. Au moment où Morrison sent qu’il peut se lancer, il attaque la chanson comme s’il était devant le public. Benno est stupéfié par la puissance du « Lizard King ». Une fois la chanson prête à être mise sur ruban, Morrison s’installe dans les toilettes pour la chanter. Il avait constaté que l’acoustique de ce lieu exigu servait bien le son blues. La version finale est sidérante. L’hymne du rock californien est désormais « L.A. Woman » et il est intemporel… Krieger considère aujourd’hui la chanson comme la quintessence des Doors.

Une complicité s’est installée entre Benno et Morrison. Lors d’une pause-repas d’une session d’enregistrement, le chanteur invite le guitariste et quelques amis au Blue Boar. Jim franchit la porte du restaurant avec sa bouteille de Jack Daniels, tout comme s’il entrait chez lui. Les employés le connaissent bien, ils le saluent d’un « Mr. Morrison ». Le menu est composé de mets particulièrement insolites. Jim commande une montagne de gibiers exotiques. Quant à Benno, il choisit une soupe à la tortue, ce qui lui a semblé le plat le moins étrange de la carte… De retour au studio, le musicien joue à la guitare des riffs de Freddie King et aussi au piano à la manière de Leon Russell. Morrison, immobile, est subjugué. Il écoute et regarde Benno en lui souriant… Au final, l’album tire profit du talent à la guitare de Benno sur quatre des dix chansons.

Si la chanson titre de l’album est sans doute la plus réussie, il n’empêche que tout le reste du corpus est un des plus solides concocté par le groupe. « Riders on the Storm » est un autre moment fort. Les bases de cette chanson ont été composées lors d’un des nombreux jams du groupe : Krieger improvise autour des riffs de la chanson « Ghost Riders in the Sky » du groupe The Ventures. Il utilise l’effet de tremolo (le même qu’on trouve sur la pièce) si caractéristique des amplis Fender, tout en y réglant une vitesse d’oscillation pertinente. À force d’échanger des idées de riffs en mode dorien avec Ray, qui joue au piano électrique Fender Rhodes, la structure de la pièce instrumentale bascule vers ce qui deviendra « Riders on the Storm ». Morrison y ajoute sa mélodie chantée et son texte ténébreux. Le résultat est saisissant et envoûtant.

Au début du mois de mars 1971, Botnick et le groupe mixent l’album pendant quatre jours au Poppy Studios avec une console Quad Eight. Quant au mastering, il est effectué à l’Artisan Sound Recorders. Le 17 mars, Morrison prend un avion pour Paris. Son souhait : se consacrer à sa passion première, la poésie. Trouva-t-il dans la Ville lumière quelque inspiration ? En Amérique, le premier simple « Love Her Madly » paraît à la fin mars, et l’album suit peu de temps après, le 19 avril 1971. La réception, tant publique que critique, est positive. Hélas, tout bascule à peine un mois et demi plus tard. Le 3 juillet, Morrison est retrouvé mort. Surdose d’héroïne. Sans doute une concentration trop pure.

En 2009, le réalisateur Tom DiCillo retrace l’histoire de ce groupe dans un documentaire saisissant : When You’re Strange. La scène d’introduction surpasse à elle seule tout ce qui a été réalisé sur les Doors, dont l’excellent mais controversé biopic d’Oliver Stone. Un savant montage d’images inédites de Morrison en 35 mm expose un aspect métaphorique, divergeant du mythe persistant selon lequel le lézard serait toujours en vie… Au lendemain de sa disparition, le soleil se lève sur le désert des Mojaves en dépit d’une épaisse couche nuageuse. Un Jim à la barbe hirsute et au regard inquiet s’extirpe d’une carcasse de voiture enlisée dans le sable au bord de la route. Le véhicule est-il une porte temporelle laissant passer son âme errante ? Morrison cultive ce genre d’idées depuis sa jeunesse. Il était enfant quand il eut cette expérience mystique : une ou deux âmes d’Indiens défunts auraient bondi dans la sienne pour y rester… Jim s’engage sur la route pour y faire de l’auto-stop. Une Ford Mustang Shelby GT. 500 1967 s’arrête. Il y monte, comme passager. Soudainement il devient le conducteur… Y a-t-il un tueur sur la route ? Qui est cette réincarnation ? Il roule à fond tandis que son regard nébuleux fixe l’horizon. À la radio on diffuse la chanson « Love Man » d’Otis Redding. Subitement, la transmission est interrompue pour faire place à un bulletin spécial. Morrison monte le volume pour bien saisir le propos. Une voix troublée se fait entendre : « Le chanteur du groupe The Doors a été trouvé mort ce matin dans son appartement à Paris ; les autorités françaises attribuent son décès à une attaque cardiaque. Morrison avait 27 ans (moment de silence). Au revoir Jim ! Tu nous manqueras. » L’homme qui était devant les portes ferme les yeux momentanément, bouleversé d’apprendre sa propre mort. Il revoit défiler le film de sa carrière en accéléré et en sens inverse…

 

Un lien vers YouTube pour le visionnement de la première scène du film documentaire When You’re Strange

 

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

1 Comment

1 Comment

  1. Geo Giguere

    2 septembre 2019 at 11:04

    J’aime bien la finale de ce texte: À la radio on diffuse la chanson « Love Man » d’Otis Redding. Subitement, la transmission est interrompue pour faire place à un bulletin spécial. Morrison monte le volume pour bien saisir le propos. Une voix troublée se fait entendre : « Le chanteur du groupe The Doors a été trouvé mort ce matin dans son appartement à Paris ; les autorités françaises attribuent son décès à une attaque cardiaque. Morrison avait 27 ans (moment de silence). Au revoir Jim ! Tu nous manqueras. » L’homme qui était devant les portes ferme les yeux momentanément, bouleversé d’apprendre sa propre mort. Il revoit défiler le film de sa carrière en accéléré et en sens inverse…

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