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The Velvet Underground & Nico

The Velvet Underground & Nico
Album : Eponym
Label : Verve Records
Code : V6-5008
Durée : 48:51
Année : 1967

Par Louis Bonneville

The Velvet Underground devient un groupe culte avec son premier album

À New York, au début des années soixante, le jeune Lou Reed est plongé dans un univers parfaitement chaotique. À 16 ans, il sombre dans l’expérimentation des drogues. Dès lors, l’état psychique de cet étudiant en création littéraire se dégrade. Après une dépression soudaine, Reed est aux prises avec un état de léthargie, d’angoisse, de paranoïa et de sociopathie. Désespérés, ses parents consentent à ce qu’on lui administre un traitement par électrochocs. La rémission est difficile, mais Lou réussit tout de même à poursuivre ses études. D’autres problèmes frappent néanmoins l’artiste : on l’expulse de son programme scolaire après qu’il ait pointé une arme non chargée à la tête de son supérieur ; il contracte l’hépatite à la suite d’un shoot à l’héroïne avec une seringue contaminée. En dépit de ces évènements, en juin 1964, il réussit à décrocher un diplôme de la faculté des arts et des sciences de l’Université de Syracuse.

Reed se passionne pour la musique, il est captivé par le jazz et le rock. Il écrit des chansons les unes après les autres. Il travaille pendant un moment comme auteur-compositeur pour le label Pickwick Records. C’est dans ce cadre que Reed fait la rencontre de John Cale. Cependant, le jeune musicien gallois de formation classique et multi-instrumentistes (violoniste alto, pianiste, guitariste et bassiste) est loin d’être convaincu par le potentiel de Reed. Du reste, il conçoit un intérêt certain et grandissant pour ses chansons. Ces deux nouveaux compagnons enregistrent en mai 1965 un demo : on y trouve notamment « Heroin », « Venus in Furs » et « I’m Waiting for the Man ». Ils forment le groupe The Primitives et partagent un appartement dans le Lower East Side. Ce band est rapidement remarqué par l’artiste Andy Warhol (surnommé The High Priest of Pop Art). En cette période, la Factory de Warhol est un laboratoire créatif expérimental en pleine ébullition. Andy développe un concept de vedettariat nommé Warhol superstars. Il déclare : « In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes. » De cette clique de personnalités hétéroclites, retenons Joe Dallesandro, Edie Sedgwick et Nico. Warhol élabore un spectacle multidisciplinaire qu’il baptise The Exploding Plastic Inevitable. La composition scénique de ce happening comprend : des lumières stroboscopiques et psychédéliques, des projections de diapositives et de films subversifs, des danses hallucinées sous influence d’amphétamines et d’acides (même parfois à caractère sado-maso, avec la fameuse danse du fouet) et, surtout, un groupe de musique exploratoire : celui de Cale et de Reed. Le band se nomme maintenant The Velvet Underground – le titre même du livre populaire du journaliste Michael Leigh qui traite des perversions sexuelles. Warhol prend sérieusement la responsabilité de cet ensemble de musiciens qui s’inspire du mouvement beatnik. Il devient en quelque sorte leur producteur exécutif. Il insiste pour intégrer Nico au sein du groupe, sa star allemande. Le groupe consent à cette demande, même si au départ Reed n’est pas chaud à l’idée. C’est ainsi que Warhol boucle son fantasme musical : à son image. La première de l’expérience artistique E.P.I. a lieu au Dom à New York en avril 1966 (le futur Electric Circus). L’art rock, pour ainsi dire, vient de voir le jour. Quelques autres performances du genre auront lieu ailleurs, par exemple les 27 au 29 mai 1966 au Fillmore West de San Francisco, avec The Mothers qui assure la première partie.

Simultanément, la création d’un premier album est entamée. Warhol utilise une partie de l’argent récolté des performances au Dom et convainc Norman Dolph (ancien directeur des ventes de Columbia Records) de contribuer avec lui au financement de l’album. Dolph, dynamique jeune homme de 27 ans, loue un studio 4 pistes à Broadway appartenant au label Scepter Records. En avril 1966, le groupe travaille dans ces lieux décrépits, et ce, trois nuits consécutives. Un mix sommaire des sessions est créé et quelques exemplaires sur disques (des acétates en aluminium) sont gravés pour être présentés à différents labels. Bien entendu, Dolph compte sur ses anciens patrons de Columbia pour lancer son album. Celui-ci est toutefois rejeté par la firme, ainsi que par Elektra et Atlantic. Verve Records, qui à ce moment tente une percée dans le rock, est le seul label qui ose s’intéresser concrètement à cet album de musique subversive (le premier de The Mothers of Inventions, Freak Out!, a un parcours similaire). À ce jour, deux de ces rarissimes acétates ont refait surface. Un exemplaire appartient à la batteuse du groupe, Maureen Tucker. C’est d’ailleurs avec cet exemplaire que la réédition numérique et analogue fut effectuée : en 2012 une édition limitée sur vinyle de 5 000 unités est lancée. Quant à sa version numérique, elle est incluse dans le coffret (six CD) 45e anniversaire de l’album, également commercialisé en 2012. L’autre acétate découvert a un parcours totalement invraisemblable…

Tous les collectionneurs passionnés rêvent de trouver une perle rare – perdue, dissimulée, oubliée, vagabonde, etc. Ces acétates quasi inexistants, connus sous le nom de Scepter Studios Sessions, sont ces artéfacts évoquant ni plus ni moins les Graals du rock. En septembre 2002, le Montréalais Warren Hill (collectionneur et propriétaire d’un magasin de disques) découvre, lors d’une brocante de rue à Chelsea, Manhattan, un acétate avec des inscriptions manuscrites. Il l’achète pour 75 cents. De retour à Montréal, il joint un de ses amis mélomanes à Portland, Maine. Ils tentent d’élucider l’origine du disque. Des mois plus tard, Hill rend visite à cet ami. Les spécialistes se résignent à écouter l’objet fragile de façon à en percer le mystère. Ils constatent alors que cinq des neuf chansons sont des enregistrements avec plusieurs pistes différentes de celles de la version définitive de l’album, soit : « (I’m) Waiting for the Man », « Venus in Furs », « All Tomorrow’s Parties », « I’ll Be Your Mirror » et « European Son ». Les quatre autres chansons sont des mixes relativement semblables, utilisant à l’occasion des pistes de voix différentes. Connaissant désormais la nature inusitée du disque, ils se demandent pendant quelques années ce qu’ils doivent faire avec cette rondelle d’aluminium, surtout que, après plus d’une vingtaine d’écoutes, elle se dégrade sérieusement. Quatre ans après son achat, Hill tente de vendre le disque en ligne sur eBay. L’enchère débute autour de 20 000 US $, et grimpe en flèche pour finalement se conclure à la somme renversante de 155 406 US $. Malheureusement pour Hill, l’acheteur est dans l’impossibilité de verser l’argent. Le vendeur doit reprendre tout le processus. Avec des exigences d’achat plus strictes, il vend finalement l’artéfact à un New-Yorkais anonyme pour la somme de 25 200 US $. En décembre 2014, après avoir sommeillé tout ce temps dans un coffre-fort, l’acétate est revendu une fois de plus sur eBay par l’entremise de Shuga Records de Chicago. Le montant final de l’enchère atteint 65 000 US $.

Verve Records engage le réalisateur Tom Wilson, on lui donne le mandat de finaliser l’album en utilisant les sessions du Scepter Studios. Wilson n’est pas laissé à lui-même, car il est solidement assisté par John Cale aux arrangements qui peaufinent les chansons. L’album prend sérieusement forme avec les quelques courtes sessions d’enregistrement supplémentaires, au TTG Studios à Hollywood et au Mayfair Recording Studios à Manhattan. On y capte sur rubans de nouvelles chansons, des versions renouvelées de pièces et des pistes musicales supplémentaires. Quant à Warhol, il planche sur la conception de la pochette. En couverture de l’album, une banane jaune et noire est exposée sur un fond blanc pur. Une flèche pointe vers la tige du fruit où il est inscrit : Peel Slowly and See. Eh oui ! on peut éplucher l’autocollant de cette peau de banane pour y découvrir sa chair rosée… L’autre inscription en couverture de la pochette est le nom Andy Warhol. Quant au nom du groupe, il ne paraît qu’au verso et à l’intérieur de sa pochette gatefold. The Velvet Underground & Nico est lancé le 12 mars 1967. Son succès commercial est loin d’être convaincant, avec environ 60 000 exemplaires vendus au cours de ses deux premières années sur le marché. En plus, dès la sortie du disque, le groupe fait face à une menace de poursuite judiciaire pour l’utilisation sans l’accord préalable d’une photo au verso de la pochette, ce qui interrompt momentanément la vente du disque. Ce problème n’aide en rien le rayonnement du disque. L’intérêt pour cette œuvre s’essouffle rapidement. Tout de même, au fil des décennies, cet album devient l’objet d’un culte. Tout compte fait, on le considère comme une réalisation de premier plan dans l’histoire du rock. Il s’inscrit probablement comme étant l’album de la contre-culture le plus significatif de l’histoire du rock.

Parallèlement à ce disque, Nico travaille à son premier album solo, Chelsea Girl. Elle se dissocie rapidement du groupe, qui vient d’en faire autant avec Warhol. La continuation de tous ces parcours singuliers (même dissociés) s’inscrit dans une quasi-mythologie, étant en grande partie attribuable aux histoires bouleversantes de leurs protagonistes et à leurs créations artistiques fascinantes. Les arts sont toujours remués par leurs passages…

L’acétate des sessions au Scepter Studios, ayant appartenu à Warren Hill

The Velvet Underground & Nico, Andy Warhol et E.P.I. à Hollywood Hills.  Photo Steve Schapiro

 

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

2 Comments

2 Comments

  1. Ricardolanglois

    25 mai 2019 at 1:21

    Tu as raison c’est un album culte…J’ai un livre de poésie de Lou Reed et un album assez rare (style compilation) Tu es toujours un grand maïtre dans ton art de l’écriture et que je t’aime

    • Louis Bonneville

      25 mai 2019 at 3:39

      C’est beaucoup trop d’éloges… Merci Ricardo !

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