Chroniques

Pierre Harel chronique #430

CHRONIQUE 430ème
suite de la 429ème (2 de 2)
(publiée chez La Famille Rock)

Chers lecteurs, je ne pouvais passer sous silence les 50 ans de mon premier long-métrage. Dans la tourmente j’avais oublié cet anniversaire important du film qui a jeté les bases de la fondation du groupe OFFENBACH, par la production, dès 1971, des chansons Câline de Blues et Faut que je me pousse, avant la sortie du film à la Saint-Valentin 1974.

LE MASSACRE DU FILM BULDOZER

Le lendemain matin de cette première journée de tournage techniquement rocambolesque, telle que décrite dans la 429ème et précédente chronique, tous les membres de l’équipe de tournage avaient répondu à l’appel lancé la veille, quelques minutes avant minuit. À sept heures précises, je me levai et demandai le silence aux collègues présentes et présents dans le restaurant de l’Hôtel Rouyn en promettant d’être bref, puisque cafés et déjeuners suivraient aussitôt le vote à mains levées terminé.

En quelques mots, je fis le résumé des péripéties de la veille et de ma conversation avec un ingénieur de chez Technicolor, pour ensuite donner une brève explication de ce qu’était le lagging, en soulignant la totale impossibilité de corriger les effets perturbants de ce phénomène au montage, pour enfin terminer par une proposition visant à poursuivre notre tournage en 16mms couleurs sans en aviser la SDICC (Téléfilm Canada), dont les patrons ne manqueraient sans doute pas, s’ils l’apprenaient, de nous rappeler à Montréal et d’ainsi mettre un terme à notre belle cinématographie québécoise pure laine.

Le vote fut d’une unanimité éclatante! Toutes les personnes présentes : techniciens, acteurs, assistants de production, maquilleuse, coiffeuse, habilleuse, etc., même les trois serveuses debout derrière la salle à manger et quelques voyageurs de commerce clients de l’hôtel, tous, sans exception, ont levé la main dans un beau silence chargé d’émotions. Soudainement, la bulle émue explosa et nous avons applaudi à tout rompre pendant que les serveuses apportaient le café et prenaient les commandes.

J’ai continué de parler pendant que le service se faisait, en insistant sur le secret qu’il fallait absolument garder quant à notre impossibilité technique de tourner en vidéo, et l’importance de continuer à soutenir devant des journalistes locaux, ou ceux qui téléphoneraient de Montréal, ou d’ailleurs, que la vidéo c’était fantastique, que nous innovions planétairement, et que l’expérience était une réussite formidable quant à l’amélioration du jeu d’acteur par la possibilité de revoir chaque scène aussitôt tournée.

Au bout de quelques minutes, la productrice Lyse Lafontaine entra dans la salle à manger suivie de deux jeunes hommes dans la vingtaine, annonçant fièrement qu’elle venait de les recruter sur recommandation du maire de Rouyn, et qu’ils nous quittaient à l’instant même pour un aller-retour à Montréal sur trois jours, chacun dans une station-wagon prêtée par un concessionnaire local, afin de passer chez Les Laboratoires Mont-Royal chercher l’équipement cinématographique 16mms et les rouleaux de pellicules nécessaires à la continuation du tournage de notre film. Tout le monde s’est alors levé et nous avons applaudi les deux commissionnaires en leur souhaitant un bon voyage et un heureux retour parmi nous.

Nous avons passé le restant de la semaine à travailler le scénario tous ensemble et à répéter certaines scènes à froid. L’actrice pressentie au départ pour tenir le rôle principal de Solange Galarneau, la talentueuse et jolie Michèle Mercure, ayant contracté une méchante grippe l’ayant malheureusement cloué au lit, a dû être remplacée à pied levé par Claudine Monfette, la célèbre Mouffe, rapidement arrivée à Rouyn avec son fiancé de l’époque, le non moins célèbre Robert Charlebois.

Les deux assistants de production revinrent enfin avec les station wagon bourrées d’équipement. Heureux de la tournure des événements, nous avons recommencé à tourner le jour même avec l’enthousiasme innocent et joyeux de ceux et celles qui se jouent des revers de l’existence. Nous étions devenus une belle et grande famille.

Mais le temps passe vite, surtout quand on est en production cinématographique, et nous arrivions déjà à la fin de janvier 1971. Le lendemain de la reprise du tournage il se mit à neiger abondamment et la SDICC, alertée par la Mont-Royal Films, inquiète du paiement de cette facture imprévue, nous avisa en soirée de la visite d’émissaires afin de vérifier le bon usage que nous faisions des deniers publics, et que cette visite était pour le lendemain après-midi puisque l’avion atterrirait à Val D’Or à 10 heures du matin et qu’il faudrait envoyer une voiture les prendre à l’aéroport. Branle-bas de combat! Vite! Tout le monde à la salle à manger pour une réunion d’urgence de la famille Galarneau! Cette fois, en plus de tous les participants actifs à la production du film, y étaient Monsieur le maire, quelques échevins, et des notables de Rouyn désireux de participer à la plus belle arnaque jamais conçue et exécutée dans le but de permettre à des artistes d’aller jusqu’au bout de leur créativité en péril.

Il s’agissait donc, avec la complicité de tous, de mettre en scène et de jouer le tournage fictif d’une scène difficile nécessitant l’utilisation ponctuelle de matériel cinématographique, afin de suppléer à l’impossibilité de tourner cette scène en vidéo, puisque la prise de vue en plongée vertigineuse sur les deux acteurs principaux tout en bas, se situait tout en haut de la tour de la mine McWatters, ancienne mine d’or abandonnée dans laquelle vivait la famille Galarneau. La caméra vidéo ne possédant pas l’autonomie suffisante et des câbles assez longs pour se rendre jusqu’en haut de la tour avait nécessité la location de matériel cinématographique rendant possible la captation de cette scène particulière devant plus tard être transférée en vidéo Ampex un pouce. L’alibi était parfait!

Le lendemain matin sous un froid mordant, alors que nous étions à compléter l’installation de notre équipement et à faire les premières répétitions de la scène fictive sur le site de la mine, les deux émissaires de la SDICC arrivèrent sur le plateau, nue tête, en paletots légers de petite laine beige, souliers bruns vernis sous claques basses aux pieds. Il faisait un froid terrible! Un vent complice de roides bourrasques se leva brusquement projetant des cristaux de neige durcie au visage des deux messieurs qui ne savaient plus comment s’en protéger, battant l’air de leurs mains gantées de mince chevreau. Pour en rajouter, je les invitai à me suivre au sommet d’un gros banc de neige afin d’avoir une meilleure vue de la scène à tourner, et comme prévu, ils s’y enfoncèrent jusqu’au poitrail, cravates volantes se tordant hystériquement sous les éclats d’un vent fou faisant visages tordus et cramoisis de froid.

Je hurlai: Attention! Éclairage! Moteur! Action! Les deux acteurs chaudement vêtus s’étreignirent amoureusement au sortir d’une Cadillac Coupe de Ville 59 blanche, et soudain, l’actrice repoussa brusquement l’acteur qui tomba à la renverse dans la neige.
– Coupez! Ok! C’est assez pour aujourd’hui! Il fait trop froid et il y a trop de vent. Break the set! On continue ça demain!

Chers amis, je ne saurais vous décrire les sourires immenses, heureux, soulagés, délivrés, des émissaires de la SDICC alors qu’ils montaient en grelottant dans une voiture de production conduite par Madame la productrice Lyse Lafontaine, les ramenant prestement à l’hôtel où ils avaient chacun une chambre réservée pour la nuit. Comme prévu, ces messieurs reprirent l’avion vers Montréal le lendemain matin, enchantés de leur visite et très satisfaits du travail bravement accompli par notre équipe dans des conditions difficiles. Leur rapport plus que favorable nous a permis de poursuivre le tournage de notre film sans autre ennui de la part de la SDICC.

Il y eût évidemment d’autres emmerdes sérieuses et des péripéties de taille que je vous raconterai peut-être un jour, mais finalement, trois années après le dernier tour de manivelle à la veille de la Saint-Valentin de 1971, j’avais enfin réussi, en 1974, à terminer le montage de Bulldozer avec la collaboration du premier assistant-réalisateur au tournage, mon ami Pierre Lacombe. C’était magnifique! J’avais incorporé aux superbes images de François Beauchemin, et de François Roux, la merveilleuse musique composée et jouée par moi-même et mes amis d’Offenbach, dont le solo de piano à quatre mains de Magie Rouge et le double solo de saxe de Hey Boss, où Gerry et moi avions magistralement performé en duo. Nous étions prêts!

 

Le lancement du film devait avoir lieu à la Saint-Valentin de 1974 lorsque, deux semaines avant sa première projection publique, je reçu un coup de fil du distributeur désirant un visionnement privé avant d’envoyer mon film au gonflage 35mms puisque Bulldozer avait été tourné en 16mms. C’est en effet aux distributeurs que revient la charge de gonfler ou de transférer les films tournés sur d’autres supports que le 35mms qui est celui des grandes salles de cinéma.

Le Monsieur distributeur s’amène donc dans notre salle de montage, Lacombe et moi, et nous lui faisons visionner le film terminé d’une durée de 120 minutes, en double bande sur Steinbeck. Le Monsieur ne se peut plus d’enthousiasmes tout au long du visionnement, et, au moment de la scène où l’on voit Pinotte Galarneau (Donald Pilon) et Solange Galarneau (Mouffe) s’embrasser dans l’aube multicolore du marais toxique des égouts de la mine, sur le merveilleux blues Ah comme on s’ennuie de Johnny Gravel, chanté par Solange Galarneau (Mouffe), le Monsieur pleure tellement il trouve ça beau.

Le lendemain matin, je reçois un coup de fil du Monsieur des Productions Mutuelles, le distributeur, me disant regretter de m’annoncer ça mais que je dois couper au moins 30 minutes de Bulldozer car il ne peut se permettre de défrayer les coûts d’un gonflage 35mms de plus de 90 minutes, et qu’il va passer à ma salle de montage m’expliquer tout ça vers midi.

Nous étions au début de Mars! Il me restait à peine trois jours pour réduire un film de fiction de 120 minutes à 90 avant son départ pour le gonflage. Impossible à réaliser sans sacrifier de grands pans de l’histoire prenant ainsi inexorablement le risque que ce film devienne incompréhensible ou du moins surréaliste, comme certains critiques ont par la suite qualifié Bulldozer.

Je savais déjà, le temps me manquant pour une coupe fine étalée sur toute la longueur du film, que j’aurais à enlever la séquence des obsèques de la mère Galarneau, qu’on ne voit pas puisque déjà décédée lorsque le film commence, et la ronne des ivrognes ayant quitté en pleine noirceur le party d’enterrement dans la tour de la mine pour se rendre à l’hôtel du village à bord d’un ti-pèteu, plate-forme à ciel-ouvert montée sur rails et mue par un mouvement de va-et-vient inspiré de celui des bicyclettes.

Ces deux séquences, celle des obsèques, et celle du party afférent, étaient pourtant essentielles à la simple compréhension de mon film puisqu’on y voyait le viol de la fille ainée des Galarneau, Mignonne (Pauline Julien), par son père Gontrand (André Saint-Denis), alors que la petite Solange (Mouffe) était encore au berceau. On y voyait aussi la mise en tombe de la mère dans un vieux frigidaire recyclé en cercueil et la magnifique procession aux flambeaux sous les étoiles jusqu’au charnier, en attendant fonte et dégel pour une mise en terre. Il devenait alors compréhensible que Pinotte (Donald Pilon), issu du viol de Mignonne par son père Gontrand, soit le demi-frère de Solange et que leur amour interdit et compliqué ait été la pierre d’assise de toute cette histoire.

À midi 0,00 seconde, le Monsieur entrait dans ma salle de montage et me tendait la main en disant: sans rancune?
À midi 0,02 secondes je lui demandais : Tu sais que tes coupures massacrent mon film? C’est pour ça que tu as pleuré hier au visionnement?
À midi 0,04 secondes le Monsieur me répondait : Pas du tout! C’était tellement beau! Ton film est magnifique!
À midi 0,04,01 secondes je lui donnais une bonne tape sur la gueule et aussitôt le Monsieur s’évaporait.

Je ne l’ai jamais revu, même pas au lancement quelques jours plus tard. Son nom? Pierre David

Bonne semaine!

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

 

2 Comments

2 Comments

  1. Geo Giguere

    11 mars 2020 at 11:39

    Quel recit si bien raconté! Nouvelle livraison en provenance de la magnifique ville de Quebec ou il habite depuis qq mois. la suite de la saga excitante dans le domaine du cinema quebécois. Les hauts et les bas de la production dun film culte.

  2. larry todd

    13 mars 2020 at 11:10

    Excellent,bravo a Pierre, et a toute l équipe….un film-culte pour moi aussi, ,au Cegep de Trois-Rivieres a l époque,en 1976, j avais opté pour l option cinéma, le 7 ieme art, tres complice de la musique,deux véhicule de la culture qui unis création,interprétation,et passions,,,merci

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