Chroniques

Quand Les Colocs rencontrent la reine!

Par Jimmy Bourgoing

 

Patrick Esposito di Napoli, Serge Robert, Mike Sawatzky, Elizabeth II, Jean Chrétien.

Peu de gens le savent, mais Les Colocs ont joué devant la reine d’Angleterre en 1994, à l’occasion d’un spectacle donné dans le cadre des Jeux du Commonwealth, à Victoria, en Colombie-Britannique.

Même quand la machine a grossi, que la pression devenait plus forte, que les tensions commençaient à augmenter au sein du band, ce qui me faisait continuer, c’était les spectacles. Ça, c’était la cerise sur mon sundae, la raison pour laquelle je faisais ce que je faisais, la récompense pour mes efforts et sacrifices. Une des choses qui m’ont le plus marqué dans ce que j’ai vécu avec Les Colocs, c’est d’avoir la chance de faire de très grosses scènes. En faire des petites c’est tripant aussi, mais j’en avais fait des centaines, déjà. Les plus imposantes, c’est pas donné à tout le monde de les faire. Quand ça t’arrive, tu profites à fond de chaque instant, de chaque moment, de chaque émotion. Pendant les shows, souvent, je me sentais carrément transporté. C’est difficile de l’expliquer. C’est un peu la même émotion que j’ai pu ressentir quand j’étais p’tit cul et que je jouais avec mon drum fait de carton et d’assiettes d’aluminium en m’imaginant derrière un beau gros kit, touché par la grâce de la musique, devant une foule en délire. Avec Les Colocs, j’ai pu vivre ça pour vrai. Je pense que ma fierté de jouer avec eux me venait autant de ce qu’on faisait que de l’intégrité qui guidait nos actions et décisions, que de la réaction du public. Être aussi appréciés, en demande, valorisés, c’était particulier. Au surplus, l’intérêt qu’on nous portait se traduisait souvent par des invitations, parfois pas banales du tout, à donner des prestations importantes, dans des contextes particuliers et même, carrément surréalistes.

Peu de gens le savent, mais Les Colocs ont joué devant la reine d’Angleterre en 1994, à l’occasion d’un spectacle donné dans le cadre des Jeux du Commonwealth, à Victoria, en Colombie-Britannique. À mon souvenir, et j’espère que je ne fais pas erreur, c’est un animateur de radio de l’Ouest canadien, qui tripait sur nous, qui nous a dégotés cette gig. Que Dédé, un gars qui criait son Québec libre à pleins poumons, accepte ce genre de contrat peut sembler un peu bizarre. Disons que l’idée d’exporter notre culture, de leur montrer, aux Anglos, ce qu’on savait faire, nous tentait. La paie était bonne, aussi, ce qui était un facteur non négligeable. Ça nous permettrait de manger un peu, de faire avancer le band, de continuer à travailler ensemble. En même temps c’était, jusqu’à un certain point, une façon pour nous de faire un pied de nez à l’Ordre établi, en rejetant ses règles et en faisant les choses à notre manière à nous.

La première chose que j’ai remarquée en arrivant sur les lieux du spectacle, c’est qu’il y avait énormément de sécurité : des agents partout, des chiens renifleurs, des mecs avec des écouteurs, comme dans les films ! L’endroit où on se produisait était une salle construite pour accueillir des concerts de musique classique. Les Colocs étaient les seuls musiciens « électriques » de la soirée. Les autres, des artistes qui provenaient de l’un ou l’autre des 54 pays du Commonwealth, faisaient de l’acoustique. Au programme, il y avait beaucoup de percussions, de chants classiques, de prestations culturelles diverses. Susan Aglukark a chanté Amazing Grace en langue inuit. C’était d’une beauté à couper le souffle. Quelle pureté ! La prestation d’un groupe sud-africain, avec qui on partageait une loge, nous a aussi jetés par terre. Ils chantaient et dansaient le gumboot, comme la Famille botte, une danse qui se pratique en bottes de caoutchouc et qui est née de l’histoire des mineurs exploités, du temps de l’apartheid. Leur art venait de l’oppression de leur peuple aux mains d’un autre. Leurs chants et le rythme de leurs pas bottés étaient, en fait, une version dérivée d’un moyen de communication élaboré par les esclaves pour communiquer entre eux au fond des mines dans lesquelles ils étaient enchaînés. Ces gens étaient fascinants et immensément marquants par la nature de ce qu’ils faisaient et par l’intensité avec laquelle ils propageaient l’histoire des leurs. Dans la loge, on a chanté ensemble, Les Colocs et eux. L’échange fut magique, inoubliable. Ces artistes nous ont touchés par leur message, qui était celui du petit peuple qui essaie de ne pas s’écraser devant Goliath et, quelque part, ça ressemblait drôlement à ce qu’on faisait. Ils nous rejoignaient, nous allumaient.

On était donc bien inspirés, je dirais même pompés raides, au moment d’entrer sur scène. On s’en allait jouer devant la reine d’Angleterre, Jean Chrétien, et un paquet de gens qui supportaient la monarchie et l’Establishment. J’avais l’impression qu’on représentait le monde ordinaire, celui qui se tient debout, malgré tout. En plus, on allait leur chanter ça en langue franco-québécoise, en joual, sans faire de concession, notre intégrité intacte sur toute la ligne. Déjà, quand un membre de l’organisation nous a contactés, quelque temps avant l’événement, pour régler les p’tits détails, il nous a demandé comment on prévoyait être vêtus. On a répondu : en Colocs ! On n’allait certainement pas arriver là habillés en pingouins, les cheveux léchés et la bouche en cœur ! On tenait à rester rigoureusement nous-mêmes, que ça fasse leur affaire ou non. Ils voulaient nous avoir ? Ils allaient nous prendre comme on venait, c’est-à-dire un gars du Lac-Saint-Jean, un de LaSalle, un de la Côte-Nord, un du Sud de la France et un Amérindien Cri de la Saskatchewan. On allait chanter nos tounes exactement comme on les chantait toujours, peu importe l’endroit où la prestation se donnait. On était les seuls artistes d’expression francophone à avoir été invités à ce spectacle et on avait l’intention de remplir tout l’espace qui nous était alloué de belle façon.

On se trouvait en coulisses et on écoutait le maître de cérémonie nous présenter à la salle. Je ne sais pas combien de temps il a parlé de nous, mais ça ne finissait plus ! Il a énuméré les Félix qu’on avait gagnés, parlé de nos vidéos, de notre historique. Il beurrait et rebeurrait par-dessus. Nous autres, on n’en revenait pas, surtout qu’on savait que personne dans la salle n’avait entendu parler de nous. Ils devaient s’attendre à voir arriver un beau bouquet de gars bien habillés, proprets, respectueux du décorum et du protocole. Quand le présentateur a fini par nous nommer, ce qui était notre signal pour entrer en scène, je pense que les spectateurs ont eu un petit choc.

Devant nous, dans la salle, on aurait dit des gens sortis tout droit de Dynasty. Ils étaient tous d’un chic clinquant et tu voyais qu’ils s’étaient forcés pour avoir l’air de ça. Ça brillait, ce monde-là ! Ils devaient être tout humides d’être en présence de la reine ; ils avaient mis le paquet. Nous autres, on est arrivés devant eux dans toute notre splendeur habituelle. Serge était remarquablement beau et si délicat dans son habit de fortrel, un véritable adonis. Pat était superbe avec sa calotte Canadian Tire et son look de jeune premier. Mike, en jeans et t-shirt et moi, en salopette de jeans, la tignasse indomptée, reluisions, radieux. Dédé, lui, était rockabilly de la tête aux pieds et au-delà. Dans notre cœur et dans notre âme, on s’en allait faire un doigt d’honneur à plusieurs symboles ce soir-là, on allait se tenir debout, drettes comme des barres devant la soi-disant bienséance, celle qui écrase l’humanité de tellement de façons.

Je me suis installé derrière mon drum, pendant que Mike, Pat et Serge se branchaient dans leurs amplis. On faisait déjà du bruit et on n’entendait que nous et notre écho dans cette grande salle immobile et parfaitement silencieuse. Dédé a branché sa guitare et s’est rendu jusqu’au micro, au milieu de la scène. Là, il a enligné Elizabeth, qui était perchée en haut, dans une mezzanine fleurie. Avec un petit sourire coquin, il lui a dit, simplement, « Salut ! » avant de donner le signal de départ de La rue principale. Il était lumineux comme jamais ! On avait été bien avertis de ne pas s’adresser à la reine et de ne pas la regarder, même. Est-ce que Fortin en avait quelque chose à foutre, des consignes officielles ? Pas une seconde ! On a fait nos deux tounes avec tout l’entrain dont on était capables. Pendant notre prestation, quand je regardais devant moi dans la salle, je voyais quelques centaines, peut-être un millier de personnes assises là, l’air bête dans leurs belles fringues chères. C’est probablement d’eux que provient l’expression « s’emmerder royalement » ! Dire qu’il paraît que ça leur coûtait entre 1 000 $ et 1 500 $ par siège ! C’était vraiment pas notre crowd habituelle, ça c’est certain.

Après le spectacle, on nous a dit qu’il fallait nous diriger vers un endroit où Sa Majesté et Jean Chrétien viendraient nous rencontrer et nous serrer la main. Dédé et moi, on s’est dit, « Fuck ça, on va passer notre tour ! ». Mike, Pat et Serge, eux, sont allés se mettre en ligne avec les autres artistes, alors que Dédé et moi sommes restés un peu en retrait, sans rien manquer de ce qui se passait. Chrétien et la reine, une toute petite femme à l’air fragile, sont arrivés devant les gars. Parmi tous les gens présents, la souveraine n’a adressé la parole qu’à une seule personne : Patrick Esposito Napoli ! Pat avait toujours, sur la tête, sa calotte Canadian Tire et il avait, qui dépassaient visiblement de la poche de sa veste, une bouteille de Pepto Bismol, un bâton d’antisudorifique et sa brosse à dents. La grande classe ! La reine lui a serré la main et lui a demandé s’il venait du Sud de la France. « Oui, Madame ! », qu’il lui a répondu, tout fier. C’était écœurant ! Dédé et moi, on a flippé raide ! À ce moment-là, je me suis dit que l’âme des Colocs avait peut-être un peu touché celle d’Elizabeth ce soir-là, finalement.

Extrait de Comme un Tank, disponible chez Renaud-Bray.

 

 

 

 

 

 

 

 

INFOGRAPHIE : MARIE-EVE BARETTE
WEBMESTRE : STEVEN HENRY
ASSISTANTE RÉDAC’CHEF : MURIEL MASSÉ
RÉDAC’CHEF : GÉO GIGUÈRE

1 Comment

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  1. Géo

    13 juin 2018 at 1:33

    tres belle histoire et si bien raconté, merci Jimmy le Tank Bourgoing!

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