Dossiers

Steve Marriott de Humble Pie

Humble Pie

 

Un texte de Louis Bonneville

Le destin tordu de Steve Marriott, leader d’Humble Pie

Fin 1968, le chanteur-guitariste-harmoniciste Steve Marriott quitte The Small Faces, un groupe Mod anglais à succès dont il est le leader. En fait, Marriott insistait pour intégrer dans la formation le jeune guitariste virtuose Peter Frampton. Il dut toutefois affronter le refus des trois autres membres, qui ne voyaient pas l’intérêt d’amplifier la sonorité du groupe avec un deuxième guitariste. Marriott veut néanmoins enrichir sa musique. Il est passionné par les jeux puissants de guitares électriques aux longues improvisations sur des assises de Boogie rock. Il veut aussi explorer des facettes plus acoustiques, de type Psychedelic folk, très tendance à cette période… Le talentueux musicien a une voix ultra puissante, prête à détoner. C’est d’ailleurs cette voix remarquable qui guide Jimmy Page dans sa recherche d’un chanteur pour son nouveau groupe : Led Zeppelin. Ce sera Robert Plant, justement fan de Marriott…

En 1969, Marriott rejoint un nouvel ensemble de musiciens, dont Peter Frampton fait partie. On nomme le méga groupe Humble Pie. Les deux chanteurs-guitaristes auteurs-compositeurs forment un duo de frontmen sidérant au sein du quatuor ; il est complété par l’excellent chanteur-bassiste Greg Ridley et le puissant batteur Jerry Shirley. Le groupe, très actif, lance quatre albums studio d’août 1969 à mars 1971. En plus de son rayonnement en Angleterre, Humble Pie se taille graduellement une place sur la scène américaine. Les spectacles cumulent et le groupe devient une machine de rock bien rodée. Mais – ombre au tableau – Marriott est plongé tête première dans les excès. Il devient sérieusement accro à la cocaïne, à l’alcool et à diverses drogues. Par conséquent, il se montre cinglant avec son entourage et du coup très difficile à côtoyer. Pire, il développe des problèmes psychologiques de nature schizophrénique. Par ailleurs, cette dépendance à la coke propulse la puissance de son jeu à la guitare, tandis que sa voix atteint une intensité rare…

Les 28 et 29 mai 1971, Humble Pie tient l’affiche au Fillmore East, en première partie de Lee Michaels : on y présente deux séries de spectacles chaque jour. Eddie Kramer, le célèbre ingénieur du son, enregistre les quatre performances. A&M Records en tirera le double album en spectacle, Performance Rockin’ the Fillmore, lancé en novembre 1971 et devenant un premier succès imposant pour le groupe. Mais à ce moment, Frampton n’est plus de l’équation ; il vole déjà de ses propres ailes. Il s’imposera progressivement, et connaîtra finalement un succès monstre en 1976 avec (là encore) un double album en spectacle : le célébrissime Frampton Comes Alive!

Malgré cette défection importante au sein du quatuor, Humble Pie garde le vent dans les voiles, transporté par l’important succès de son album live ; cette consécration fera même grimper les ventes de son album précédent, Rock On. Battant le fer pendant qu’il est chaud, Marriott veut recruter le guitariste Clem Clempson (Colosseum) pour le poste vacant. C’est à l’aide d’un étrange subterfuge que Marriott intègre le musicien au groupe : il convoque le guitariste à une audition, Clempson accepte et se pointe au rendez-vous. À son arrivée, il est ébahi de constater qu’il se trouve dans une conférence de presse lors de laquelle on annonce son entrée dans le groupe. Un moment très embarrassant pour lui, étant donné qu’il n’a pas eu la chance (bien entendu) d’annoncer son départ aux autres membres de Colosseum. Voilà un bon exemple des nombreuses idées douteuses de Marriott… Ce nouvel ajout chez Humble Pie est du reste fort profitable. Clempson possède un sens naturel de mélodiste. Son jeu bluesy se situe (en quelque sorte) entre celui de Duane Allman et Jimmy Page… Après quelques concerts de réchauffement, Humble Pie enregistre aux Olympic Studios de Londres durant le mois de février 1972. Marriott est devenu le leader incontesté du groupe : la majorité des chansons sont ses compositions et s’inscrivent de plus en plus dans le Boogie rock et le Hard blues rock. La voix de Marriott atteint un niveau encore supérieur d’intensité, s’appropriant davantage d’aspects Funk, R&B et Gospel. Il est maintenant un des plus grands chanteurs de rock de son temps, voire de l’histoire du genre. Le long Slow blues « I Wonder » impose en effet ses capacités vocales… Ce nouvel album nommé Smokin’ est lancé en mars, soit immédiatement après ses sessions d’enregistrement. Marriott y a bossé dur, et ses dernières années, trop intenses, se font durement sentir. Il subit un sérieux et inquiétant surmenage. Peu importe, Humble Pie ne prend pas de pause. Ses spectacles défilent à profusion. On lance un premier simple, « Hot ‘n’ Nasty », qui atteint le numéro 52 sur le Billboard Hot 100 singles. Une deuxième chanson commercialisée, « Thirty Days In The Hole », deviendra son plus grand succès en carrière, et propulse ainsi les ventes de son album Smokin’, le plus vendu de son parcours.

En cette même année, A&M Records est proactif devant le succès d’Humble Pie. Il acquiert les droits des deux premiers albums du groupe : une possession de l’agonisant label Immediate Records. Ces deux opus sont ainsi ressuscités sur un double album intitulé Lost and Found. Ces œuvres, malheureusement passées sous le radar au moment de leur sortie, connaissent un second souffle et obtiennent finalement un certain succès commercial… Mais cette année faste de 1972 a son revers : en plus de son surmenage, Marriott vit une déchirante rupture amoureuse en fin d’année. Dévasté, il ne sera plus jamais le même…

Marriott décide de réaliser lui-même le prochain album d’Humble Pie, et ce, dans son nouveau studio, Clear Sounds. Cette décision porte-t-elle ses fruits ? Sans doute pas entièrement… En revanche, le leader a la judicieuse idée d’engager un trio de choristes, The Blackberries. Les chanteuses ajoutent une touche de Soul music à son projet ambitieux : un double album, incluant quelques titres en spectacles. À sa sortie, Eat It fait bonne impression, sans tout de même connaître le succès et le potentiel de Smokin’. Toutefois, la série de spectacles de 1973 (soutenant l’album) est monumentale, en partie grâce à The Blackberries qui poursuit sa collaboration pour cette tournée. Parmi ces illustres spectacles, on retient celui au Madison Square Garden à New York, le 29 mai, d’une envergure grandiose. La série de photos prise par Robert Knight semble en être la seule évocation tangible. Ce show aurait sans doute mérité une sérieuse captation audio-vidéo. D’ailleurs, c’est ce que Led Zeppelin fera deux mois plus tard en filmant ses spectacles donnés dans cet amphithéâtre : ces images constituèrent l’essentiel de son célèbre long métrage, The Song Remains the Same… Mais néanmoins et heureusement, une performance époustouflante d’Humble Pie a été immortalisée par une nouvelle émission de radio diffusée sur le réseau radio DIR : le King Biscuit Flower Hour. L’entreprise retient les services d’un important studio mobile pour enregistrer en multipistes ces événementiels. Humble Pie s’installe au Winterland Ballroom de San Francisco pour deux spectacles consécutifs, les 5 et 6 mai 1973. Le premier est bien rodé, et, le lendemain, on enregistre le triomphant spectacle. Plus anecdotiquement, cette émission de radio en est seulement à son cinquième projet de diffusion. Au final, la liste de concerts enregistrés en comptera plus de 450… En 1996, Glen Robinson (ingénieur du son bien connu, notamment au Québec) est mandaté par King Biscuit Records (un modeste label qui gère l’ensemble des bandes appartenant à Bill Graham) pour remixer et masteriser le fameux spectacle : la sonorité qu’il peaufine est tout simplement monumentale. King Biscuit Flower Hour Presents: Humble Pie In Concert marque sans nul doute le sommet des enregistrements en spectacle du groupe, voire du rock du début des seventies, incluant How the West Was Won de Led Zeppelin…

(N.B. Ce broadcast d’Humble Pie fut réédité sous pas moins de cinq différentes appellations depuis sa sortie originale en 1996, créant ainsi une certaine confusion. Live ’73 et Winterland 1973 sont les versions qui rendent le plus fidèlement l’original…)

Un lien vers YouTube pour l’écoute d’un extrait de l’album : Winterland 1973

Malheureusement, la suite des choses chez Humble Pie perd de son éclat. Le groupe commence sérieusement à être consumé par le feu vif qu’il l’habite – trop de spectacles – d’autant plus que son inspiration s’étiole progressivement. Il réalise deux autres albums, en 1974 et 1975, puis se sépare une première fois en cette dernière année… Il fera quelques retours, le plus marquant étant celui de 1979 à 1981.

En 1991, Steve Marriott a 44 ans. De nombreux aspects de sa vie battent de l’aile, surtout sa santé physique et financière. Les temps sont durs pour le talentueux musicien. Lors d’une soirée bien arrosée chez un ami, une dispute éclate entre Marriott et sa conjointe. Furieux, il se réfugie seul dans son chalet. À 6 h 30 le lendemain matin, 20 avril, un automobiliste qui passait par là constate que le toit du domicile est en flammes. Les pompiers dépêchés sur les lieux parviennent à maîtriser l’incendie, mais trop tard pour sauver Marriott. La rock star déchue a toujours eu la très mauvaise habitude de s’endormir une cigarette entre les doigts – jusqu’à la fois fatale. Un des pompiers, un fan de Marriott, fait la macabre découverte : le corps gît au sol entre le lit et le mur. La scène est horrifiante, et il en éprouvera un choc brutal indélébile…

En rétrospective, avec son album Smokin’ Humble Pie s’est hissé dans l’esprit des mélomanes et musiciens en une œuvre phare du Boogie rock. D’ailleurs, The Black Crowes est un des plus célèbres « héritiers sonores » de ce disque… Peter Frampton déclara que Smokin’ était son album préféré d’Humble Pie, et ce, même s’il n’y avait absolument pas participé. Une convaincante preuve d’humilité et de sincérité de la part du célèbre musicien…

Steve Marriott le 29 mai 1973, au Madison Square Garden à New York. Photo prise par Robert Knight

 

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

1 Comment

1 Comment

  1. Geo Giguere

    10 novembre 2019 at 10:21

    wow excellent texte, merci Bonneville!

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles populaires

To Top