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The Respectables

The Respectables : son premier chapitre

 

Un texte de Louis Bonneville

 

En 1992, j’assiste à mon premier spectacle des Respectables. Mon oreille de jeune mélomane est aussitôt fascinée : ce groupe campe le rock à un niveau comparable à celui de ceux que j’ai seulement la chance de voir dans ma soupe : Led Zeppelin et The Cult… Vingt-cinq ans plus tard, justement, je réalise un film (expérimental) sur une chanson de The Cult. Grâce à ce clip, j’ai le privilège de correspondre brièvement avec un des membres, Jamie Stewart. D’emblée, je lui remémore sa collaboration avec The Respectables. J’ouvre ainsi une porte que je ne referme plus : j’entame l’écriture de ma synthèse de cette puissante aventure rock. J’ai fouillé dans mes souvenirs, dans les archives… Mais surtout, ses protagonistes ont eu l’amabilité de m’en dire un peu plus…

Le premier chapitre du groupe The Respectables : de son avènement jusqu’à ses sessions d’enregistrements à Morin-Heights avec Jamie Stewart du groupe The Cult

À la fin des années quatre-vingt, trois jeunes cégépiens de Québec se rassemblent avec une idée en tête : former un des plus importants bands de l’histoire du rock. Idéal typique de la jeunesse… Fantasme… Ce genre de visée est néanmoins souvent valable. Dans ce cas précis, la jeune formation doit d’abord dénicher un chanteur capable de personnifier la figure de proue de son ambition. Stéphane Dussault (bassiste du groupe) remarque depuis quelque temps, au café étudiant, un cégépien aux allures hippie-bohème. Intrigué, il se met à analyser ce personnage installé en retrait à une table : il roule et fume des clopes. C’est clair : l’individu cadre parfaitement avec l’image qu’il se fait de leur futur chanteur, et se convainc qu’il le sera. Le mec, Sébastien Plante, est récemment revenu au Québec après un an d’exil en Angleterre à titre d’étudiant. Rapidement, les trois musiciens apprennent qu’il sait chanter. Ils font finalement sa connaissance et l’invitent à une répétition. Plante se pointe à leur local avec son équipement, ses bières et ses herbes illicites. Après avoir bu et fumé, Plante propose de jammer quelques Classic rock : Beatles, Rolling Stones, Jimi Hendrix. Le résultat est remarquable – les trois complices sont stupéfaits : Plante est un artiste, un phénomène. En effet, occasionnellement, quelques-uns sont de véritables élus d’un autre niveau, tout comme si leurs codes génétiques les avaient prédisposés à être exactement ce qu’ils sont. Plante est de ceux-là. L’observer à l’œuvre laisse cours à cette fascinante impression qu’il a toujours su jouer du rock – un sens absolu pour le genre… Malgré la chimie musicale qui vient de se manifester, Plante a d’autres priorités : frappé par un besoin viscéral d’exil, il repart pendant plus d’un an, cherchant sa voie en Europe et aux États-Unis. Les trois autres musiciens élaborent d’autres projets. Leur idée de former un groupe avec ce nomade se dissipe tranquillement…

En juin 1991, contre toute attente, Pascal Dufour (guitariste du groupe) reçoit un appel téléphonique de Plante qui lui annonce son retour à Québec, et lui propose de former le band… Le quatuor est finalement réuni. Seb baptise le groupe du nom The Respectables, et ce, en référence à la chanson du même nom d’un band qu’il idolâtre : The Rolling Stones. Ce nom est d’autant plus intéressant qu’il a un sens parfait en français. Sans s’en douter le moins du monde, cette similarité linguistique lui sera très utile près d’une décennie plus tard. Enfin, cela est une autre histoire…

Le groupe commence sérieusement ses répétitions. Aussitôt, une synergie naturelle soude ses membres en un parfait quadrangulaire de rock. Tous ont leurs propres forces, ce qui crée cet amalgame qui impose un style distinct à leur groupe. Stéphane Beaudin, à la batterie – une Premier, série Resonator à la configuration Classic early rock, de 22″/13″/16″, accompagnée d’une caisse claire Ludwig Supraphonic de 14″ et de cymbales Sabian – a un son et une force de frappe d’Arena rock. Son jeu est influencé par Charlie Watts et John Bonham, tout en évoquant celui de contemporains, comme Chad Smith et Johnny Fay. Il peut aussi fournir d’excellentes voix backups. Stéphane Dussault, lui, joue sur une basse Fender Precision et un ampli Ampeg SVT. Cette sonorité solidifie tout le fondement rythmique, de plus symbiotique avec celle du batteur. Son jeu à la basse rappelle celui de Billy Talbot du Crazy Horse, tout en étant rehaussé d’une touche de funk. Il a aussi une voix excellente pour les backups. Le guitariste Pascal Dufour offre un jeu totalement époustouflant, surtout en raison de sa voix et de son immense présence scénique. En plus de sa grande habileté de guitariste rythmique, il est un soliste hors pair : ses bends sont d’une justesse et d’un sustain impeccable, dignes de ceux d’un Slash. L’attaque de sa main droite est forte et précise, induisant un son percutant dans le mix. Mais surtout, Pascal est un mélodiste, autant en composition de pièces que pour des riffs de guitare. Quant à son instrumentation, elle est sélectionnée chez celui des guitar heroes : une récente guitare Gibson Les Paul avec deux Humbuckers (Jimmy Page) et une Gibson SG de la fin des années soixante-dix avec deux P-90 (Pete Townshend). Son amplification est doublée en Marshall JCM800 : il les alterne avec un sélecteur, un pour le clean et l’autre pour la distorsion. Quant à Plante, il incarne carrément l’archétype du chanteur rock charismatique. On pourrait même être tenté de croire qu’un frère aîné lui a tracé la route, soit le chanteur vedette de Southern rock Chris Robinson des Black Crowes. Tout comme lui, il puise son inspiration chez les maîtres du genre : Tyler, Lennon et Jagger. Seb est un excellent guitariste rythmique au groove survitaminé ; son jeu fusionne parfaitement avec sa voix. Son attaque de la main droite, assez smooth, lui procure un spectre sonore « gras ». Il est de plus un guitariste soliste inspiré à saveur blues. Il joue sur des guitares Fender Stratocaster et Telecaster qu’il branche dans une pédale wah-wah (qu’il exploite largement) et possède un ampli Fender The Twin (qu’on lui volera). Ce jeu et ces sonorités d’une parfaite fusion s’harmonisent avec ceux de Dufour. Ensemble, ils forment un duo de frontmen sidérant, dans la veine de Tom Petty et Mike Campbell. Par ailleurs, Plante est un solide harmoniciste de blues, un ajout très intéressant d’une autre couleur au style Straight-ahead rock du groupe… Sans oublier qu’il écrit et compose des chansons à la hauteur de son talent de rocker.

Un répertoire de Classic rock est constitué par le quatuor, ce qui lui permet de se produire dans les bars de la province. Mais ce qui intéresse par-dessus tout The Respectables, c’est de créer son propre matériel. Rapidement le groupe enregistre un demo de chansons originales, sous la supervision de Dussault. Dès lors, il réalise tous les projets de demos du groupe. Plante fait parvenir ce demo au célèbre animateur radio Robert « Tootall » Wagenaar à CHOM-FM de Montréal. Tootall adore ce qu’il entend, il écoute en boucle cet enregistrement. Il suggère au groupe de participer à un concours, L’esprit, organisé par cette même radio. The Respectables se pointe à cette bataille rassemblant plus de dix groupes et la remporte devant un band tout à fait exceptionnel : Tribes of March, qui n’a rien à envier à certains groupes de l’heure de Seattle. Bref, cette victoire lui permet d’accéder (avec quatre autres groupes hors Québec) à la finale canadienne d’un concours mondial, Yamaha Music Quest de 1992. Une importante case horaire de la programmation du Sunfest Festival à Gimli (près de Winnipeg) est attribuée à ce concours, soit à la fin de la deuxième journée du festival, le 15 août. L’évènement majeur de trois jours accueille trente-trois bands, incluant les vedettes canadiennes Tom Cochrane, Kim Mitchell et Collin James. C’est devant plus de quinze mille personnes, et filmés par les caméras de la CBC qui diffusera un condensé du Festival, que les artistes défilent. Sur une scène aux dimensions de leurs aspirations, The Respectables donne une performance égale à son talent, sinon plus. À sa sortie de scène, le quatuor perçoit un enthousiasme général, ce qui lui fait entrevoir un dénouement victorieux. Malgré tout, la victoire revient à Mr and Mrs Smith, un groupe à saveur du jour (du style Spin Doctors) qui a un potentiel d’avenir, mais encore nettement juvénile. Bien entendu, à la finale mondiale à Tokyo, ce groupe ne décroche pas d’honneurs. La suite de sa carrière se dissipera rapidement jusqu’à l’oubli total…

The Respectables – Unchain Your Love – Live au Sunfest Festival à Gimli, 1992

Toute cette aventure ne crée aucune répercussion tangible pour The Respectables. En fait, l’espoir du groupe – obtenir un contrat d’albums avec un label, voire un major – se traduit par un silence radio. Peu importe ce déni venant de l’industrie, le groupe se persuade que s’il autoproduit son premier album, et surtout s’il réussit à en obtenir une réalisation impeccable, les magnats de l’industrie devront courber l’échine devant l’évidence de son potentiel. Avec des moyens financiers limités, le band amorce donc ce processus. Ce projet prend son élan grâce à une relation du groupe, Stéphane Barsalou, un jeune ingénieur de son au talent épatant. Le sonorisateur a conclu une entente avec ses patrons de P.S.M. Studios de Québec : il a banqué du temps d’exploitation de studio en échange de son travail rendu. De ce fait, il établit un accord monétaire avec ses amis « respectables ». En février 1992, le groupe campe sur les lieux pendant huit jours – rien de moins que leur baptême d’enregistrement en studio. The Respectables a répété à fond pour que tout soit nickel, et c’est le cas… C’est dans ces conditions impressionnantes que le groupe fixe les bases de l’album, soit sur un enregistreur 24 pistes à ruban 2 pouces. Mais, ce n’est pas tout : il faut encore enregistrer des ajouts, mixer le tout et le masteriser. Dès lors, le budget est réduit. Il faut malheureusement mettre le projet en veille le temps que les spectacles cumulent pour qu’ainsi les coffres se remplissent. Finalement, Barsalou avec Éric Filteau (Soul Attorneys) mixe l’album à Sainte-Anne-des-Lacs au A.R.P. Tracks Production. No Dogs, No Bands voit enfin le jour au début de mai 1993. C’est un album mûri aux compositions superbes, rehaussé d’arrangements très réussis. Le groupe est excellent et tight. L’album rappelle la période forte des Rolling Stones, lors de ses sessions en Alabama au Muscle Shoals Sound Studio à la fin de 1969.

Ce disque en main, The Respectables déploie son parcours scénique dans le reste du Canada, surtout dans sa grande ville, Toronto. Lorsqu’il y séjourne, toujours sans le sou, le groupe loge dans le motel le moins cher de la métropole, y créchant avec son équipe dans une seule chambre munie de deux lits deux places. On transforme l’endroit en dortoir : on dispose les deux matelas sur le tapis, tout en utilisant les sommiers comme matelas, un vrai foutoir ! On gratifie ce pseudo oasis du repos d’un slogan remarquable : For the Rest of your Life. Cette formulation a été suivie au pied de la lettre par au moins un individu : un jour, prenant possession de sa chambre, le groupe vécut en effet un choc en y découvrant le cadavre d’un suicidé… C’est dans ce type de conditions pénibles que s’effectuent les tournées, et ce, la plupart du temps devant de rares spectateurs. Cela dit, le groupe donne toujours son maximum. Chaque fois l’auditeur est frappé. À force d’accumuler les spectacles, The Respectables devient une machine rock puissante et bien rodée. Un noyau de fans se tisse autour des musiciens, surtout à Québec, sa ville natale. Sans relâche, on travaille déjà à de nouvelles chansons. Dussault réalise un demo de treize nouvelles pièces du groupe à l’aide d’un enregistreur 4 pistes. Superbes riffs et réalisation minimaliste. Résultat ? Un aspect Garage rock percutant. The Respectables offre six de ses pièces sur support cassette lors d’une série de spectacles au convivial et magnifique bar d’Auteuil (là où on présente des shows souvent devenus mémorables : The Tea Party vient notamment d’y présenter son premier album…). Malgré tous ces efforts, la ligne téléphonique du groupe est rarement occupée, même si No Dogs, No Bands a des allures de carte professionnelle avec l’inscription à deux endroits de son numéro de téléphone. En vérité, l’industrie du disque ne s’intéresse carrément pas au style musical des Respectables. Ne profitant pas du tremplin qu’offrirait une importante maison de gérance, le groupe est laissé à lui-même, sans possibilité de faire avancer concrètement sa carrière internationalement. Une certaine forme de découragement s’installe au sein de la formation et se transforme rapidement en une frustration frôlant la colère.

Néanmoins, une nouvelle perspective se dessine, laissant croire que celle-ci sera la bonne : à la fin de l’été de 1993, The Respectables est convié à se présenter à un spectacle vitrine déterminant de l’industrie, au Horseshoe Tavern de Toronto. Un autre groupe fait éclat avant même d’avoir joué ; un public s’est déplacé principalement pour lui… Entrant en scène, le quatuor de Québec ressent une forme d’indifférence dans la salle. Choqué par l’inertie des décideurs (ces pontes qui décideront si un son est rentable ou pas), Plante pète sa coche : il descend de scène et se met à frapper du pied les chaises inoccupées. Au micro, il insulte les fumeurs de cigares, cravatés, en les qualifiant de pencil pushers ! Cette scène désolante ressemble à une forme d’auto sabotage. Lorsqu’on se trouve sur scène, devant un public, on se découvre très sensible aux réactions reçues : on appréhende la sensation de la foule, comme si elle était une entité unique. Ce type de conclusion hâtive se révèle fréquemment fausse… À preuve, lors de ce même spectacle, un individu constate le potentiel manifeste du groupe. Il faut dire que lui-même a traversé les étapes épineuses menant jusqu’à la congratulation de son art. Il a l’oreille bien affutée… Ce musicien d’origine londonienne récemment basé à T.O. est à la recherche d’un groupe clé pour faire évoluer sa nouvelle carrière de réalisateur. Jamie Stewart a été le bassiste du groupe The Cult jusqu’à son paroxysme en avril 1990 – jusqu’à la fin de la fameuse tournée de spectacle soutenant l’album Sonic Temple. Il a été de la période faste du groupe (depuis 1983) avec ses albums Dreamtime, Love, Electric et Sonic Temple… Stewart est littéralement subjugué par ce qu’il vient de voir et d’entendre. Il trouve les chansons remarquables et adore ce type de performance donnant la sensation que le groupe joue directement in your face. Il voit en The Respectables le groupe qui donnera l’élan favorable à sa réputation grandissante. Il faut se rappeler que le nouveau réalisateur a dans son bagage un regard privilégié sur le travail de deux des plus grands de l’histoire du disque (étant alors en plein essor) : Rick Rubin avec l’album Electric et Bob Rock avec Sonic Temple… C’est donc à travers ce brouhaha d’indifférence que le très sympathique gentleman se présente au groupe. Après avoir annoncé son intérêt à travailler avec lui, il laisse ses coordonnées. Le quatuor vient de rencontrer une idole de son adolescence. Comment ne pas être emballé à l’idée d’une future collaboration ?

The Respectables : circa 1993

Pendant ce temps, à Québec, une compagnie de multimédias et de jeux vidéo planchait sur la conception d’un projet novateur de cédérom, au concept encore nébuleux. On offrit à The Respectables d’en faire la musique avec ses nouvelles chansons, avec un budget pour enregistrer dans le meilleur studio : « Le Studio », à Morin-Heights, celui-là même ayant accueilli des pointures comme Sting, Rush et David Bowie. On y connaissait un ingénieur du son : Glen Robinson avait notamment travaillé avec Sir George Martin et Keith Richards. Bien entendu, The Respectables n’avait pas oublié sa rencontre avec Jamie Stewart, et souhaitait que cet homme soit leur réalisateur. Mais avant tout, il fallait s’assurer que la mayonnaise prenne entre les deux parties. À l’automne 1993, Stewart déniche, au Harris Institute de Toronto, un projet étudiant : l’expérimentation d’une session d’enregistrement avec un groupe. Pendant deux jours, on enregistre et on mixe les chansons « Rise » et « Gimmie Time » avec un ingénieur du son en formation qui assiste Stewart… Tous constatent alors que la synergie opère. Dès lors, on prépare la suite…

C’est dans un local à Toronto qu’on s’affaire à peaufiner les chansons. Le groupe et Stewart aspirent intuitivement à amoindrir l’aspect Southern rock bien marqué de No Dogs, No Bands. Si sa nouvelle sonorité est toujours bien ancrée dans le rock des sixties et seventies, elle s’enrichit d’une touche de Funk rock, qui n’est pas sans rappeler celle de Red Hot Chili Peppers, le groupe californien qui a récemment fait sensation avec son album Blood Sugar Sex Magik. Stewart guide ces répétitions avec son sens musical aigu, et ses arrangements pertinents ; la rock star a grandi entourée de musique classique. Son père, Donald, était violoniste du London Symphony Orchestra. Par ailleurs, Stewart vient de fonder une famille, et expérimente par conséquent une forme de stabilité qui le change radicalement de son passé en tournée. Le travail avance rondement avec ce mentor au mode de vie équilibré ; le végétarien a constamment à portée de main diverses noix pour garder son système à parfait régime, ce qui est loin d’être le cas du quatuor. Ces quelques courtes séances sont jumelées à des concerts que le groupe donne en ville, entre autres dans un bar-spectacle sur Eglinton Avenue. Stewart y assiste à l’occasion pour constater devant public l’efficacité de leurs améliorations. La fête est au rendez-vous : le groupe l’invite sur scène et on y joue quelques morceaux de l’album Electric. Un autre évènement tisse des liens serrés entre Jamie et le groupe : la Canadian Music Week, conférence sur l’industrie musicale, à Toronto. On invite Stewart à y présenter une clinique de basse. À brûle-pourpoint, Stewart invite Beaudin à l’accompagner. La salle est remplie pour entendre l’ancien bassiste de The Cult. Dans une ambiance improvisée, les deux complices jamment, notamment « Moby Dick » de Led Zeppelin…

Le point culminant de cette entreprise rock est maintenant arrivé. En janvier 1994, on s’installe au fameux Le Studio, à Morin-Heights, pour six jours d’enregistrement. Glen Robinson s’occupe de l’aspect technique avec ces équipements qui font pratiquement partie de lui. Jamie connaît également l’endroit : en 1985, The Cult y a composé et enregistré la pièce « Electric Ocean ». Quant à The Respectables, il est fin prêt à attaquer le projet, tout comme s’il n’y avait plus de lendemain. Dans tout parcours d’artiste ayant su s’imposer sur plusieurs décennies, on constate souvent (à rebours) des moments charnières référant indubitablement à son statut. Le jeune quatuor de Québec vit en effet un de ces moments : ce carrefour où tous les éléments de réussite se croisent vers un climax. Dans ces conditions favorables, The Respectables déballe tout son arsenal. Beaudin joue sur une batterie Pearl MLX de 22″/12″/16″. La sonorité de son hi-hat (Zildjian) et de sa caisse claire (Supraphonic) sont explosifs dans les fréquences perchées ; son jeu déboule furieusement (Keith Moon en aurait écarquillé les yeux). Le jeu de Dussault est d’un groove intense et soutenu, tout comme s’il était sous la menace d’être mis à l’amende par James Brown, au moindre relâchement. Dufour a intégré à son équipement une pédale de distorsion Rat de marque Pro Co – cette sonorité tranche au couteau dans le mix. Ses parties de guitare (souvent en multicouches) sont rigoureusement intégrées pour créer l’effet d’un mur de son. Quant à Plante, il tire le maximum de tous les aspects musicaux et techniques, laissant ainsi cours à sa vraie nature de parfait rocker. Un bon nombre des pièces sont empreintes d’un Funk heavy rock, boosté de substances stimulantes : « N.Y. City », « Gimmie Time », « Sunshine », et « Superstar », sont intenses en musicalités. « Someone Somewhere » tient lieu de ce style dans ses couplets, mais ses refrains contrastent, transportant dans l’univers glauque du Crazy Horse. D’autres chansons ont une cadence moins martelée, ce qui permet, un instant, de reprendre son souffle : « La Java » a un goût de Smooth reggae, ou encore, d’un Latin rock évoquant la fameuse « Black Magic Woman » de Peter Green en 1968. La pièce est capitale dans la carrière des Respectables, puisqu’elle deviendra le premier signe d’un vrai succès et suivra le groupe tout le long de sa carrière. « Tonight » est une chanson mélancolique et épique dans le registre de grands classiques du rock tels « You See Me Crying » d’Aerosmith ou « November Rain » de Guns N’ Roses. En plus du travail d’arrangements remarquable de Stewart sur la chanson, des phrases musicales de cordes sont composées par un musicien de l’Orchestre symphonique de Québec, qui les plaque au clavier. Il en résulte une pièce toute désignée pour clore un album… Jamie sait très bien qu’il faut toujours garder les musiciens alertes et dans un état de premier jet, voire éviter à tout prix qu’il tombe dans le déroutant panneau du doute, celui qui se manifeste à force d’être trop focalisé dans une exécution répétitive d’une même partie d’un morceau. De ce fait, il n’hésite pas à fréquemment interrompre le travail pour aiguiller le groupe vers une autre chanson d’un registre opposé.

Les sessions d’enregistrement maintenant terminées, on doit passer au mixage des pistes. L’aspect technique de cette tâche laborieuse repose sur les épaules de Glen Robinson. Jamie a une idée bien arrêtée de la sonorité à créer pour les chansons. Normalement, en ces moments, l’artiste se retire pour laisser le réalisateur à lui-même, qui doit se concentrer sur la destinée de l’œuvre. Néanmoins, le quatuor tient à assister à cette étape enivrante du processus. Sous le regard des Respectables, Jamie et Glen s’affairent à la console, bâtissant un mix ultra dense, surtout sur les pièces « N.Y. City », « Gimmie Time », qui ne laissent aucun espace dans le spectre sonore. Souvent ce genre d’approche procure une dangereuse sensation d’un trop- plein déstabilisant à l’oreille, mais au contraire, dans ce cas, cette intention colle parfaitement aux pièces. Après trois jours de travail, le résultat souhaité est atteint. On plie bagage. Pas question de traîner dans ce studio, étant donné les coûts encourus – considérables.

Avec ces sept excellentes chansons en main, The Respectables est fin prêt à intégrer son œuvre au laborieux projet de cédérom. Du reste, une panoplie de difficultés techniques ralentit cette réalisation. Sa déclinaison se modifie même fréquemment, lui faisant perdre sa conjoncture favorable. Les mois passent et le sort des bandes maîtresses de Morin-Heights est scellé dans l’attente d’un dénouement. Le quatuor, à la merci de cette situation désolante, prend une décision : il est urgent d’aller de l’avant. Le groupe possède de plus en plus de chansons remarquables et se lance à nouveau dans l’enregistrement d’un éventuel nouvel album. Là encore, la seule option valable est l’autoproduction, ce qui rappelle le topo de No Dogs, No Bands. Hélas, c’est dans ces conditions nettement moins optimales qu’on travaille. On enregistre aléatoirement au cours de l’été 1995 dans le sous-sol de ladite compagnie de multimédia. On réenregistre deux excellentes pièces faites à Morin-Heights. Toutefois, on insère une chanson de cette fameuse session : « La Java ». Le demo « Rise » enregistré à Toronto est aussi inclus. Full Regalia est dévoilé le 18 décembre 1995 lors d’un imposant lancement- spectacle au magnifique Théâtre Capitole de Québec. Plus de mille spectateurs découvrent un nouveau Respectables au look et à la sonorité plutôt inspirée du mouvement Glam rock new-yorkais. L’évènement est un sérieux coup d’envoi laissant présager un avenir triomphant. Mais une fois de plus, le succès ne passe pas les frontières de sa ville phare… Le temps passe et le projet de cédérom est toujours en suspens – il bat même sérieusement de l’aile. Enfin, on apprend qu’il ne verra jamais le jour. Désolation ! Peu à peu, les bandes de Morin-Heights tombent dans le marasme de l’oubli…

En 1998, le groupe lance un album dont le titre expose assez clairement sa situation : The B-sides: 7 Years of Sucking in the Nineties. Ce tirage limité à 500 exemplaires est dédié à ses fans, qui se le procureront lors d’un spectacle-lancement à la boîte de nuit le Kashmir. Si on s’est inspiré des Rolling Stones pour le nom du groupe, on fait de même pour cet album en se servant du titre d’une de ses compilations : Sucking in the Seventies. The Respectables propose dans cet album quatorze chansons de son imposant catalogue d’enregistrements d’inédits. On a la judicieuse idée d’en ressusciter trois des sessions à Morin-Heights : « N.Y. City », « Gimmie Time » et « Tonight »…

Dans l’histoire du rock, nombre d’enregistrements ont été mis de côté pour diverses raisons. À l’occasion, certains refont surface et témoignent de moments précis de la carrière d’un artiste. Ces inédits sont souvent des enregistrements en spectacle d’une qualité douteuse. Mais parfois, ils sont étonnamment intéressants, devenant du coup des incontournables pour les fans. Pensons justement à The Cult et à ses illustres sessions d’enregistrement à The Manor Studio en 1986. Ces enregistrements furent délaissés en faveur de ceux de sa réorientation sonore au Electric Ladyland, devenant l’album Electric paru en 1987. Tout comme les enregistrements des Respectables à Morin-Heights, certaines chansons enregistrées à The Manor Studio apparaissent ici et là : dans ce cas précis, sur des EP’s du groupe. Les sessions complètes, désormais nommées Peace, ont finalement été réunies : dans un premier temps dans le coffret Rare Cult de 2000, et en dernier lieu en tandem avec Electric pour une version commémorative de 2013 intitulée Electric Peace.

Faut-il espérer ? Prendre exemple sur The Cult pour stimuler l’idée qu’il est impératif qu’une démarche s’entame en vue d’une commercialisation de ces sessions ? Dans le répertoire des enregistrements non commercialisés de l’historique d’un artiste, ceux-ci sont peut-être fondamentaux. Certes, le grand public associe le groupe au succès de son album de 1999 : Les Respectables : $ = bonheur, qui d’ailleurs le propulsa en lauréat du prix groupe de l’année au Québec, en 2001, ainsi que 2002. Mais sa remarquable première période (même si peu commerciale) expose une autre de ses facettes musicales, à l’énergie plus percutante. Ce surprenant volet ne peut qu’abasourdir tous les passionnés sérieux du rock. Ces enregistrements pourront-ils être un jour réunis ? Ils sont sans contredit le zénith de ce chapitre. Ce futur album au nom tout désigné, The Morin-Heights Sessions, est toujours en attente de son avènement percutant…

Un lien vers YouTube pour l’écoute d’une chanson réalisée à Morin-Heights

 

The Respectables / Site web — https://www.respectables.ca/

The Respectables / Facebook — https://www.facebook.com/Les.Respectables1/

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE

2 Comments

2 Comments

  1. larry todd

    22 octobre 2019 at 8:14

    qualité #1,,bravo l équipe, un paisirs de lire Louis Bonneville, merci

  2. Geo Giguere

    23 octobre 2019 at 1:35

    document exceptionel, merci Louis Bonneville.

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