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Jean Leloup à vol d’oiseau!

Jean Leloup
Publié le 18 mai 2020

Texte de Simon DuPlessis

Il était de mon intention, depuis quelques temps déjà, d’aborder l’œuvre et le phénomène Jean Leloup d’un œil réfléchi et ainsi investiguer certains fondements qui ressortent de son travail, tant au niveau de la poésie, de l’attitude, de la musique et du message général. J’écris ici un article qui devrait en quelque sorte être considéré comme la prémisse de cette étude qui, convenablement effectuée, dépasserait largement la cadre d’un court article et s’inscrirait plutôt dans la lignée d’une étude complète, un peu comme le Baudelaire ou le Flaubert de Jean Paul Sartre.

En effet, une multitude de thématiques reviennent dans l’œuvre de Jean Leloup. Si ce n’est, comme on le remarque dans l’analyse de certains poètes, que de l’usage de certains mots, que du rappel de certaines notions, il est utile selon moi d’en faire l’analyse. Non pas pour expliquer l’œuvre de l’artiste mais plutôt pour en affermir la profondeur et spéculer un peu sur l’intention ‘’généreuse’’ du travail exécuté.

Étant donné que cet article n’est qu’une prémisse d’analyse, je concentrerai mon travail sur quelques notions sélectionnées. Ce qui attirera notre attention ici, c’est l’attitude du personnage, une analyse de sa poésie, les thèmes qui reviennent et le message fondamental qui n’est au fond qu’une critique volubile et originale du monde et de la société.

Jean Leloup est un insatisfait, un mauvais garçon qui possède, hélas, énormément de talent et une langue affermie.

Origines et Voyages

Bien qu’étant un artiste québécois ayant pour fief la ville de Montréal, où sa popularité est sans doute la plus vive, Jean Leloup semble glisser entre les mailles de toutes les frontières. Il est né de parents professeurs à Ste-Foy, mais a toutefois grandi dans des colonies françaises d’Afrique. Il est revenu au Québec à l’âge de huit ans, d’où il est reparti pour vivre son adolescence en Algérie, un pays grandement francophone. Cela pourrait expliquer ce maniement de la langue française – qui rappelle parfois la France elle-même, tant que le Québec – ainsi que sa liberté immense. En effet, Leloup n’appartient à aucun pays et le monde est son terrain de jeu. Se sentir enraciné sur un territoire, si je peux dire, l’effraie, l’angoisse même; ce qui le pousse à voyager beaucoup et à détruire les sangles qui le rattachent au territoire.

Reprenons ici quelques vers de son texte Voyager:

« J’aimerais parfois m’arrêter
Trouver un endroit où rester
Mais je n’aime que voyager
Et je ne fais que passer »

« Soit que je rencontre un ami
Ou que je me sente endormi
Je stationne un peu par ici »

« J’aime beaucoup trop le mouvement
Et ne serait-ce qu’un instant
Je n’ose jamais me surprendre
Je n’arrive jamais à me rendre
Et je ne fais jamais que passer
Je ne fais jamais que passer »

Voilà un échantillon franchement évocateur du travail et de la psychologie de Jean Leloup. Incapable de se rattacher à un endroit de la terre, il clame cependant ici son envie de stopper, tout en avouant être incapable de s’empêcher de voyager. Il se sent pris. La trame de fond sur laquelle se joue pratiquement toute sa carrière artistique.

Dans la seconde strophe rapportée, il établit une corrélation directe entre le fait de ‘’rencontrer un ami’’, le fait de se sentir ‘’endormi’’ et le fait qu’il se ‘’stationne’’.

S’il y a quelque chose d’important chez Jean Leloup, c’est que d’arrêter quelque part, c’est justement se garer, stationner sa ‘’carcasse’’. Fidèle à lui-même, critique invétéré du comportement de ses contemporains, Leloup, quand il corrèle sa rencontre avec un ami avec le fait de se sentir ‘’endormi’’ témoigne du fait que même les gens qui l’estiment ne peuvent le retenir dans un endroit puisque dans une certaine mesure, ces gens l’ennuient. Il les dépasse.

Voilà un problème fondamental dans la vie de Jean Leloup, ainsi que dans la vie de nombre de grands artistes : il s’ennuie. Il s’ennuie dangereusement. Pour pallier à ce manque, il fait ce qu’il a toujours appris à faire : il voyage. Son cœur étant partagé entre l’Afrique, le Québec, l’Europe et l’Asie, dès rendu dans les endroits qu’il fréquente, il souhaite déjà retrouver l’endroit où il était, ce qui le pousse à espérer l’endroit où il sera. Je crois qu’ici l’expression par laquelle on caractérisa Arthur Rimbaud peut très bien s’appliquer au chansonnier : « Arrivé de toujours, tu t’en iras partout ». Jean Leloup est bel et bien un homme aux « semelles de vent ».

Dans la troisième strophe que j’ai rapportée ici, Leloup se critique lui-même, nous laisse entrevoir un peu la manière de laquelle il se perçoit – en toute confidence dans sa poésie. Il nous dit qu’il aime ‘’beaucoup trop le mouvement’’ mais qu’il n’arrive jamais à ‘’se surprendre’’ et à ‘’se rendre’’. Ce qui est intéressant, puisque ce texte est indubitablement autocritique, c’est qu’il voit son mouvement comme quelque chose qui l’empêche de ‘’stopper’’. Et que, malgré tout, il n’arrive pas à se surprendre et il s’en veut de ne jamais se rendre. Le fait de ne jamais ‘’se rendre’’ nous ramène directement à la phrase de Rimbaud : « Arrivé de toujours, tu t’en iras partout » ainsi dire « tu t’en iras nulle part ».

Certes, Jean Leloup est capable d’introspection, il nous présente des textes dans lesquels il se critique lui-même, il en vient même à se traiter de salaud (est-ce par ironie, parce que la plupart du temps il fait sortir ces paroles contre lui-même de la bouche d’une fille?), mais il ne faut pas oublier que Leloup possède une énorme confiance en lui et un égo formidable. Les textes très autocritiques, comme Voyager qui commente cette vie de globe-trotter, sont probablement écrits sous le coup de la fatigue et, justement, de l’ennui mentionné plus haut.

Ces quelques phrases de l’artiste nous fournissent une bonne toile de fond pour analyser le reste de son œuvre, puisqu’il est toujours question chez lui d’exotisme (probablement ce qui nous charme chez lui, un exotisme teinté d’une culture de chez nous). Ainsi, la mer, le soleil, le paradis perdu sont des notions qui reviennent souvent dans ses chansons puisqu’il préfère voyager et nous faire voyager avec lui.

La dualité des forces

Je ne peux dire s’il s’agit du Ying et du Yang ou du partage de sa vie entre la chaleur de l’Afrique et le froid nordique du Québec ou même d’une bipolarité (il détesterait ce mot) latente, mais il existe dans l’œuvre de Jean Leloup une dualité éclatante, souvent mise de l’avant par des allégories simples et franches.

Ainsi les notions de la neige et du printemps, de la vie et de la mort reviennent régulièrement dans ses compositions. Le passage des saisons doit pratiquement être un rituel chez lui. Peut-être sommes-nous en droit de lier ceci à une tendance fortement géographique (beaucoup de rappels de l’espace et des lieux pour provoquer ses images) qui ne serait qu’une variante énergétique de son errance internationale. Leloup est sans doute un être sensible à la beauté (et à la laideur), les endroits qu’il visite laisse sur lui de grandes impressions et il utilise ensuite l’espace pour exprimer le passage du temps. Il compartimente bien les saisons et les sensations, ainsi il y a la pluie et il y a le beau temps.

La critique, un message

Leloup invite ses contemporains, parce que c’est bien à eux qu’il s’adresse, à bouger. Pour ce, il utilise pratiquement la psychologie inversée. Il rentre dans l’ordre établi, pousse à reconsidérer les actes de tous les jours et utilise largement la dérision et le sarcasme.

« Oh pardon cher Milady, j’ai montré à vos petits, des images du désert, de quelques morts en enfer ».

Dans la chanson Mille excuses Milady, il attaque allègrement les ‘’autruches chanceuses’’ tout en corrélant les têtes dans le sable de ces animaux avec les têtes dans le sable des soldats morts au combat. Voilà une tranche formidable de la critique de Leloup.

La critique militaire, sans être une obsession, reste importante pour lui. Étant internationaliste, et il se sent, je crois, obligé d’en parler. Non pas par devoir, mais par insatisfaction et par colère. Dans la même lignée, l’exploitation des enfants, le commerce international (il a été élevé en colonie, il ne faut pas oublier) l’exaspèrent et il projette toute sa colère à son public qui, majoritairement jeune et engagé, acclame cette conscience universelle qu’il sait si bien tenir.

En effet, Leloup dépasse les frontières, je crois même que la politique locale l’ennuie (n’avait-il pas fait une drôle de comédie de l’indépendance du Québec dans le roman Noir destin que le mien?), et la jeunesse qui s’abreuve de ses paroles, elle qui aspire justement à dépasser le cadre de sa province et ainsi soutenir le monde dans les nouvelles problématiques mondialistes; Leloup est là.

La poésie

Que Jean Leloup soit un poète, nul ne peut en douter. Il remplit même mieux que tout autre personne le véritable rôle du poète; soit de faire passer la poésie à travers des médiums modernes, la rendre intéressante et actuelle. Il arrive si bien à exécuter ce travail, que parfois, il nous passe de la poésie, sans même qu’on s’en rende compte (Du moins ceux qui ne portent pas de regard assez intelligent sur son œuvre). Doté d’une maîtrise exceptionnelle du français, d’un vocabulaire riche et d’une diction quasi impeccable, il exprime sa poésie dans la rythmique de ses chansons, en utilisant le rap, le slam, sans toutefois que l’on puisse la rattacher aux mouvements qui prônent ce genre de poésie. En effet, Jean Leloup chante beaucoup plus du folk que du hip hop. Mais les mots qu’il utilise et la rythmique de sa parole change littéralement le texte poétique et le rend vivant, égayé et moderne. Pour m’amuser un peu, je pourrais facilement affirmer que ce rap auquel il s’adonne dans sa musique n’est pas né d’un effet de style direct mais bien d’un trop plein de choses à dire. Il serait impossible pour lui de s’exprimer convenablement sans réciter avec rapidité, avec rythme.

Quand à la versification du produit littéraire de Leloup, l’on constante l’importance de la rime, indispensable à la chanson. Dans une autre mesure, la rythmique chez lui semble couler à flot et la fluidité de son discours, mélangée à la folie de ses paroles constitue un véritable plaisir pour les oreilles. C’est pourquoi on ne se lasse jamais d’entendre le flot rythmé de ses paroles. Il ne faut pas oublier que, même si elle se lit très bien toute seule, sa poésie reste indissociable de la guitare et de la musique. Par contre, en analysant bien la forme de ses chansons, nous savons que les paroles jouent un rôle important dans leur élaboration musicale.

Même si la rime est importante dans la structure poétique de Leloup, il faut dire qu’il est absolument capable de casser sa rythmique et sa musicalité littéraire. Ce n’est pas un problème pour lui de briser ses vers pour envoyer la rime à la césure ou la reporter plus loin. Il aime aussi beaucoup les petits ‘’souffles’’ de syllabes, en sachant comment les réduire et ne pas éterniser des jeux de sons un peu trop tirés par les cheveux. Pour cette raison, on peut affirmer que le poète Leloup à une connaissance très fine de la stylistique littéraire.

J’ai souvent été en guerre contre la facilité inhérente à la poésie en musique, la facilité de la rime, la prévoyance des mots à venir. Leloup, malgré sa simplicité (une simplicité brillante et non une pauvre simplicité) joue dans un registre de sons tout-à-fait unique. Il y a certes beaucoup de rimes en « é », en « i » ou en « a », mais son vocabulaire fantastique nous pousse à oublier la rime précédente et ses cassures de rythme désennuient l’esprit. Il peut donc se permettre la rime en méritant nos éloges.

Conclusion

Ce court article est un vol d’oiseau au-dessus de l’œuvre de Jean Leloup. C’est l’entrée en matière et je souhaiterais approfondir ma recherche avec les années. Je me devrais en effet de faire une analyse plus approfondie de son contenu poétique, des ses images, de ses allégories, des mots importants chez lui (comme « Indien », « Raton Laveur » pour ne nommer que ceux là). Mais pour ce faire, il me faudrait pousser l’analyse biographique beaucoup plus loin, et même envisager de le rencontrer pour parler de l’œuvre.

Jean Leloup est un phénomène. Disparitions, mort scénique, caractère légendaire, son parcours est rempli de folies, de crises, de périodes. Cet artiste, de par ce chemin formidable qu’il a suivi, en sortant de tous ceux qui avaient été tracés, en évitant toujours de se faire étiqueter, à su se rendre au sommet et faire de lui-même un pilier central de la musique non seulement au Québec, mais dans toute la francophonie. Éternel adolescent, il fait des fugues sensationnelles, toutes les fois nous le recherchons, le retrouvons et il se ramène en véritable enfant prodige. En véritable enfant roi.

La vie s’est activée d’une manière tout à fait érudite dans cette petite tête. Qui plus est, il sait caractériser tout un mouvement social, notamment dans la jeunesse; il sait exprimer ce qui est pensé d’une manière tout à fait poétique et qui incite à la fête. Et cette espèce de liberté qu’il inspire de ne point appartenir à un lieu, d’ainsi sembler vivre un peu partout dans le monde, nous force à éprouver notre propre liberté. Il aspire à l’internationalisme d’une certaine façon, mais nous le savons bien à nous, très québécois; il habite avec nous et nous lie de cette manière avec le monde (il n’est pas le seul). Toutefois, ce sentiment est bien minime à coté du fait que le personnage en lui-même, si charismatique est-il, inspire la vie et l’éclatement total de l’être. Je crois que c’est ce que nous appelons habituellement du génie.

Simon DuPlessis

BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE
1 Comment

1 Comment

  1. larry todd

    19 mai 2020 at 9:39

    Excellent document original,,Bienvenue a Simon,,,un copain de longue date,,

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